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Parle avec iel

Dernière mise à jour : 8 mars

Dans un podcast en ligne depuis novembre, la comédienne  Sandrine Velasco  et l’écrivain Brice Torecillas , tous deux toulousains, féraillent par courriel autour du féminisme et des rapports homme-femme. Casse-gueule sur le papier, l’entreprise évite pourtant l’écueil de la joute entre une woke et un vieux con, et charme par la sincérité et l’intimité des échanges. On attendait un débat d’idées ; on entend finalement un dialogue qui se noue. Mieux, une amitié qui naît.


Si patriarcat, néo-féminisme, wokisme, genre et violences sexuelles occupent la presse et les esprits, nombreux sont ceux qui se gardent d’en débattre. Certains pour s’épargner l’étiquette d’hystérique ou de féministe. D’autres pour esquiver celle de réac ou de “vieux·eille con·ne”. Ce n’est pas le cas de Sandrine Velasco, ni de Brice Torecillas.

La première est une ancienne journaliste radio passée par Moun Païs et R d’Autan. Comédienne, autrice et metteuse en scène de la compagnie toulousaine Le Thyase, c’est une militante de la lutte des classes et de la lutte des genres : « Je viens d’un milieu très pauvre dans lequel j’ai connu des sentiments d’injustice très forts, confie-t-elle. La réussite sociale et la méritocratie, il a fallu que je m’en empare. Je suis une self made woman. » Entre deux séances de travail sur sa prochaine pièce, elle planche sur un spectacle de lectures érotiques et dispense des cours de radio dans une école de journalisme toulousaine… où officie Torecillas. Ce dernier, journaliste et enseignant, est connu des Toulousains pour animer salons, conférences et festivals littéraires : « Sur mes contrats, l’intitulé exact est “modérateur”, badine-t-il. Difficile de faire plus moche. Je préfère “animateur littéraire”. Je n’ai l’intention de modérer personne, moi. Surtout pas les auteurs. »


Un podcast construit au fil de la plume, avec ses climax et ses temps faibles, ses élans d’amitié et ses bouderies.


Ancien animateur du Pied de la Lettre, pastille TV consacrée aux bons usages de la langue française, auteur en 2018 d’un livre remarqué sur les bonheurs de l’amour conjugal qui dure (Ceux qui s’aiment, éditions du Rocher), ce Mazamétain s’est fait de la langue une patrie, et sort les barbelés au premier point médian qui passe.

Autant dire qu’à la machine à café de l’école de journalisme, les piques sont légion entre ces deux personnages. C’est d’ailleurs à force de débat qu’a germé l’idée de « faire quelque chose » de ces échanges souvent prolongés sur Facebook : « Brice me chambrait sur mes posts en écriture inclusive, et moi je le chambrais sur sa communauté » commence Velasco. Torecillas poursuit : « Au bout de deux ou trois échanges, comme Sandrine est comédienne, je lui ai proposé de porter le débat sur les planches. »

Le projet théâtral fera long feu. Les débats prendront finalement la forme d’une correspondance par courriel, enregistrée d’une traite en studio pour un podcast de 25 épisodes. Un objet audio construit au fil de la plume, avec ses climax et ses temps faibles, ses élans d’amitié et ses bouderies. Un propos sans scénario écrit d’avance ni correction a posteriori, qui s’ouvre avec cette question vertigineuse et lapidaire : « Brice, es-tu féministe ? »




Certains épisodes vont très loin dans le dévoilement de votre intimité. Faut-il se mettre à nu pour débattre de ces questions ?

S.V.  J’ai passé une grande partie de ma vie à donner la parole à mes invités à la radio. Cela m’a appris à parler, à poser des mots sur la vie. Je me suis aperçue que poser de l’intime soi-même sécurise l’autre, et l’encourage à se dévoiler. Or, l’intime mène toujours à l’universel. C’est pour cela qu’il m’intéresse. Tout le reste, ce qui est de l’ordre du paraître, m’emmerde.


B.T.  J’imaginais donner à cet exercice un aspect spectaculaire, donc un peu artificiel. Moi jouant le vieux con, elle forçant le trait de la néo-féministe. J’ai l’habitude de la littérature. C’est très confortable parce qu’on se planque derrière ses personnages. Mais Sandrine a ramené nos échanges vers quelque chose de plus naturel, et elle a bien fait.


Vous n’avez d’ailleurs pas refusé l’obstacle du dévoilement de l’intimité…

B.T.  Je me méfie du discours de l’intime. Il finit souvent par de l’exhibitionnisme. Seulement voilà, quand Sandrine a ouvert la porte à l’intime dans sa lettre, je n’ai pas eu le choix. Elle s’est jetée à l’eau. J’ai tâté la surface depuis le bord… et j’ai plongé avec elle !


Les échanges du podcast sont très cordiaux. Le débat est-il plus fertile quand il est policé que lorsque la langue est fleurie comme chez Hanouna ou que les cendriers volent comme jadis chez Polac ?

S.V.  Je crois à la tenue et à la politesse. Je suis convaincue, du fait de mon expérience radiophonique, qu’un message est mieux entendu quand celui ou celle qui le délivre n’est ni en colère ni violent.

B.T. Le souci de l’autre et la politesse peuvent apparaître de nos jours comme des circonvolutions inutiles au débat. Ils permettent pourtant d’arriver au consensus. Il ne s’agit pas de persuader l’autre, mais d’avancer des idées.

S.V.  Je poursuis deux objectifs différents avec ce podcast. D’une part vulgariser et diffuser les bases de la pensée féministe avec ma propre expérience plutôt qu’en m’appuyant sur la théorie universitaire. D’autre part montrer qu’on peut être différents, ne pas être d’accord, et continuer de se parler et de se respecter. La disparition du dialogue dans la société m’inquiète.


Avez-vous changé d’avis à l’écoute des arguments de l’autre ?

S.V. Je m’intéresse à ce sujet depuis longtemps. J’ai entendu mille fois les mêmes arguments que la société essaie d’imposer. Je commençais même à fatiguer de discuter de cette question. Mais Brice m’a prouvé qu’on pouvait encore parler sereinement de ce sujet, et viser les mêmes objectifs, sans partager les mêmes moyens pour les atteindre.

B.T. Tout comme Sandrine qui maîtrisait les contre-arguments par cœur, je connaissais suffisamment les siens pour ne pas être dérouté. En revanche, avant le podcast (et plus largement avant l’avènement du néo-féminisme, que je ne porte pourtant pas dans mon cœur), je sous-estimais sans doute les attaques que subissent les femmes. Quand Sandrine raconte comment, dans le milieu professionnel, on a placé des miroirs pour voir sa culotte, je n’en suis pas revenu. Je suis mariée depuis longtemps à une femme qui n’a jamais vécu ce genre de choses, et je ne pensais pas cela possible.


Bien que l’idéologie soit au cœur du sujet, vous ne parlez jamais de droite ni de gauche. Pourquoi ne pas placer vos débats sur l’échiquier politique ?

S.V. Pour moi, on ne parle pourtant que de ça. Tout est politique !

B.T. Bien sûr certains choix sont révélateurs de la couleur politique. L’écriture inclusive en est l’exemple parfait. Mais mon refus de l’écriture inclusive s’inscrit davantage dans l’amour de la langue que dans les idées d’un parti. La refuser c’est refuser cet individualisme qui fait que chacun peut décider de sa langue et du mot qu’il emploie. Si untel choisit de dire « tous », et l’autre « toustes », alors le « commun » du mot « communication » disparaîtra.

S.V. J’ai l’amour de la langue moi aussi, de sa musicalité, de sa vigueur. C’est justement pour cela que j’aime l’écriture inclusive. Pas tant pour les points médians que pour la créativité qu’elle induit. J’adore inventer de nouveaux mots.


Quelle est, en définitive, la nature de ce podcast ? Correspondance ? Comédie ? Essai ? Journalisme ?

S.V. C’est un travail artistique, pas une démarche journalistique. Il s’inscrit dans la lignée de ma démarche théâtrale.

B.T. C’est une rencontre, et c’est déjà joli. Rencontrer, de nos jours, ce n’est pas si évident.


Woke in progress - disponible sur les plateformes de podcast (ApplePodcast, Spotify, Deezer, etc.) - enregistré à Toulouse par Mathieu Viguié (agence Qude)











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