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Pas si sauvage

Dans ce lieu interlope que sont les Pavillons sauvages, le jeudi soir, c’est distribution de légumes bio. Et ça fait 20 ans que ça dure.


Le fond de l’air a beau être plus frais que d’habitude en cette soirée de novembre, il n’en demeure pas moins difficile de se frayer un chemin dans la cour des Pavillons sauvages. Le jeudi, dans ce lieu de vie associative alternative situé au 45 de la rue de Chaussas, en plein cœur du quartier des Minimes, c’est le jour de distribution des légumes de Michel. 


Michel, c’est Michel Mathieu, agriculteur installé à Saint-Marcet dans le Comminges. Après avoir exploité une ferme dans la région niçoise, il migre en 2007 dans l’ouest de la Haute-Garonne faute de terres à reprendre dans son sud-est natal. À son arrivée à la ferme de Versailles, il décide de créer une Amap (Aide au Maintien de l’Agriculture Paysanne). Un système qu’il identifie dès le début comme  gagnant-gagnant pour le consommateur  aussi bien que pour le producteur : « L’adhérent peut consommer des légumes et des fruits de qualité bio toute l’année à un prix raisonnable tandis que leur engagement nous donne la visibilité indispensable à la pérennité de notre activité. » 


Car dans une Amap, on fait l’inverse de la tendance actuelle : on s’engage. Et avec le sourire qui plus est ! Marion, qui fait partie des plus anciennes adhérentes des Pavillons sauvages, ne louperait le rendez-vous du jeudi soir pour rien au monde. Et pas que pour la qualité des légumes de Michel. « Lorsque je me suis installée avec mon copain dans le quartier, nous ne connaissions personne. Rejoindre l’Amap a été une opportunité de rencontrer nos voisins tout en consommant mieux et en soutenant un producteur local. Que du positif ! »


Et le soutien ne s’est pas limité à l’achat d’un panier par semaine. Lorsque Michel s’est cassé la cheville, c’est (une partie) des week-ends qu’il a fallu « sacrifier » pour lui prêter main forte. Aujourd’hui, c’est évidemment plus qu’une simple relation commerciale qui unit Marion au paysan et aux autres adhérentes de l’Amap. Pour preuve, il ne se passe désormais plus un jeudi sans que des bouchons de bière, vin ou cidre sautent pour prolonger la convivialité après la distribution des légumes. 


Martin, la quarantaine bien entamée, fait lui aussi partie des pionniers de l’Amap. Il se souvient avec humour de son embarras face aux premiers légumes d’hiver et notamment de ce céleris rave qu’il ne savait par quel bout prendre. « On se refile des recettes et on finit par apprendre à les cuisiner. Et même à les faire apprécier par les enfants, ce qui n’était pas gagné au départ ! » Aujourd’hui, cet ingénieur n’envisage tellement pas un retour en arrière qu’en mars-avril, « la période du changement de culture », il fait abstinence. Un moment délicat à passer gastriquement parlant : « Je ne chie pas pendant un mois ! » À l’image de Martin, Marion n’imagine pas sa vie sans Michel. Même si elle concède qu’il lui a fallu un peu de temps pour trouver la bonne organisation et éviter l’écueil du gaspillage. 


Du haut de ses 15 années d’ancienneté aux Pavillons sauvages, elle observe néanmoins un changement de mode de consommation. À commencer par une moindre propension à se plier à des règles. « La distribution une fois par semaine à 19h, on voit bien que ça en décourage certains. » Et même si l’association a cherché à s’adapter en donnant la possibilité de s’engager pour un demi panier à 16 euros plutôt qu’un panier entier, le constat est sans appel : l’Amap perd chaque année des adhérents alors qu’il fallait s’inscrire sur une liste d’attente il y a 10 ans. Une relative désaffection imputable selon Michel autant à un comportement volontiers plus zappeur de l’Homme moderne qu’à certaines dérives de ses confrères. « Les Amap se sont énormément développées ces 15 dernières années. Outre le fait qu’il a fallu partager, certains paysans n’ont pas été très pros. » Sous entendu, ont négligé le contenu de leur panier. « Pour que ça marche, il faut que les deux parties y trouvent leur compte. J’ai par exemple dû adapter mes cultures pour produire suffisamment de légumes pour l’ensemble des adhérents. » Et même si les choux, poireaux, rutabagas et courges présents ce soir dans les cageots de Michel n’affolent pas la rétine, c’est à grands renforts de bises et d’accolades que le paysan est accueilli et remercié par les adhérents de l’Amap qui, l’espace d’un moment, oublient un peu leur condition de citadins contrariés… 

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