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Pierre Villepreux : Natural born player :

Dernière mise à jour : 10 janv.

Professeur d’éducation physique, Pierre Villepreux a révolutionné le poste d’arrière avant de mener le Stade Toulousain au Brennus et le XV de France en finale de la Coupe du monde 99. Disciple du théoricien du rugby René Deleplace, il est celui qui a interprété avec le plus d’acuité sa vision du jeu de mouvement. L’enfant de Pompadour revient sur ce rêve de rugby libre générateur de plaisir et de résultat ; ce pari esthétique, pédagogique, et même politique, auquel il a consacré sa vie.



Pierre Villepreux, d’où vient votre approche du rugby ? 

Tout s’est joué au passage de l’enfance à l’âge adulte, quand j’ai quitté la pratique intuitive et libre du jeu pour la nécessité de gagner. Dès mes premiers pas en compétition à 16 ans, je n’ai pas aimé les solutions que me proposaient les entraîneurs pour gagner. 


Qu’avaient ces solutions de déplaisant ? 

Elles n’étaient pas de nature à développer mentalement le joueur ni à le conduire à la connaissance supérieure du jeu. On faisait de la technique pour de la technique. L’entraîneur imposait, et nous, on exécutait. Dans ces conditions, j’étais en permanence tenté de désobéir. Je sentais que ma vie motrice antérieure me rendait capable d’autre chose.


Qu’entendez-vous par « vie motrice antérieure » ? 

Enfant, j’ai goûté à mille activités physiques naturelles : sauter dans les champs, courir dans les bois, grimper aux arbres. Ce sont ces activités motrices enfantines qui ont forgé le joueur de rugby que je suis devenu. 


Dans quel contexte avez-vous touché vos premiers ballons ? 

Librement, dans la cour de l’école et sur le terrain de Pompadour où jouait mon père. Cette pratique libre m’a permis d’acquérir une connaissance du jeu que personne n’aurait pu m’apprendre. Elle est la plus naturelle et formatrice qui soit. Tous les petits jouent. Les enfants, comme les petits chiens. Si on les prive de ce rapport naturel au jeu, on contrarie des possibilités futures d’actions motrices. Le flair découle de cette formation initiale au jeu libre, et de sa maturation dans la liberté. Pour faire montre d’intelligence situationnelle, il faut être passé par une succession de tentatives soldées par des réussites et des échecs.


Ce jeu libre de l’enfance serait-il le secret des grands joueurs ? 

Quand j’intervenais à l’université de Limoges dans le cadre du diplôme de manager général de club sportif professionnel, je me suis amusé à interroger les grands joueurs qui suivaient le cursus. J’ai été frappé de constater que tous ces génies du jeu, à commencer par Zinedine Zidane, avaient appris dans le plaisir du jeu libre, et qu’aucun d’eux n’appréciait que les entraîneurs leur disent quoi faire sur le terrain. 


Comment votre envie de désobéir s’est-elle manifestée sur le terrain ? 

Quand j’ai eu 18 ans on m’a proposé de rejoindre l’équipe première de Brive. Je jouais alors à l’ouverture. Malheureusement pour moi, un très bon joueur occupait déjà ce poste. Moi, j’étais prêt à jouer n’importe où, même à l’arrière, à condition de toucher des ballons et de m’intercaler. L’entraîneur m’a dit : « Tu vas où tu veux ». Je ne me suis pas fait prier. 


Résultat ? 

Comme mes camarades à Brive étaient eux aussi portés sur ce jeu-là, on s’est vite compris, et l’équipe est arrivée en finale en finale du championnat. Mieux, elle a transformé en une saison l’idée que le public de la ville se faisait du rugby : des avants qui gardent le ballon et le confient rarement aux arrières. Le jeu que nous ambitionnions partait des trois-quarts pour rebondir vers les avants, et obtenait de bons résultats. Cela confirmait mes intuitions et m’a conduit à me pencher sur les travaux de René Deleplace. J’avais lu son livre mais je l’avais trouvé complexe. Je sentais que je n’en saisissais pas la pleine dimension intellectuelle. Alors une fois étudiant en éducation physique, je suis allé chercher la bonne parole auprès de lui à Arras.


Avez-vous trouvé sur place réponses à vos interrogations ? 

J’y ai compris la méthode mieux que dans les livres, et rencontré d’autres professeurs d’éducation physique dont Robert Bru, Jean Devaluez et Pierre Conquet, qui étaient des penseurs du jeu. J’ai appliqué cette méthode dès l’université et à la section sport-études du lycée Jolimont de Toulouse. On communiquait déjà avec Robert Bru bien avant d’entraîner ensemble le Stade Toulousain. Il était au Creps, moi à l’université Paul-Sabatier. Il faisait appel à moi pour sélectionner les étudiants au concours d’entrée, ce qui nous donnait l’occasion de confronter nos idées.



Quel souvenir gardez-vous de René Deleplace ? 

Un chercheur infatigable. Un lève-tôt qui avait une idée à la minute. Toujours curieux des autres et de ce qui touchait à l’épanouissement de l’être humain. Ce qui m’impressionnait, c’était l’attention qu’il accordait aux critiques. Chacune était pour lui l’occasion d’une remise en question. J’admirais cette disponibilité d’esprit. J’ai essayé d’en faire preuve moi aussi dans les années 1980 quand, avec Robert Bru puis avec Jean-Claude Skrela, j’ai appliqué les préceptes de Deleplace au Stade Toulousain. On n’a jamais été dogmatiques. On a adapté la méthode au contexte et aux joueurs.


Comment désigner cette manière de jouer au rugby ? French flair ? Jeu de mouvement ? Rugby d’évitement ? Intelligence situationnelle ? 

Sans doute tout cela à la fois. L’expression french flair a été inventée par les Britanniques pour caractériser, dans des situations de grande incertitude, la créativité des joueurs français relativement à celle des Anglais beaucoup plus pragmatiques. Le french flair dispense du plaisir pour le joueur engagé dans le mouvement car il sait être un maillon d’une action collective efficace et spectaculaire. En cela, il ne peut s’inscrire que dans le jeu de mouvement cher à René Deleplace. Le jeu rebondit avec pertinence d’une forme à une autre, l’adaptation des acteurs est permanente. C’est un jeu libéré où l’imprévu est la norme. Chaque situation rencontrée est une aventure d’où émergent des gestes techniques non orthodoxes.


Ces concepts ne concernent donc pas uniquement l’attaque ?

La défense requiert le même type d’intelligence. C’est le rapport de force qui va guider le jeu des utilisateurs du ballon comme celui des défenseurs. Il s’agit bien d’un dialogue entre attaquants et défenseurs. Celui qui prend l’avantage se trouve en situation favorable et doit tout mettre en œuvre pour le préserver. La défense ne se limite donc pas au plaquage. Un bon défenseur doit comprendre, pourquoi, quand, et comment il doit s’engager dans le plaquage, ou au contraire le différer pour amener l’attaquant où il souhaite. La réaction de ses partenaires doit se faire en conséquence. La méthode deleplacienne consacre ce dialogue entre l’attaque et la défense. L’entraîneur n’est pas là pour dire au joueur ce qu’il doit ou ne doit pas faire.


On est loin des schémas majoritaires chez les entraîneurs d’aujourd’hui…

C’est bien le problème de la méthode deleplacienne! Les entraîneurs y perdent de l’influence. Ils n’ont plus le monopole du jeu. En règle générale, ils n’aiment pas trop perdre ce pouvoir… 


En poussant la logique, pourrait-on imaginer se passer d’entraîneur ? 

Si vous réunissez 15 bons joueurs pas trop égoïstes et qui entretiennent de solides rapports amicaux, ils n’auront pas besoin d’entraîneur. Se passer d’entraîneur devrait être le but ultime d’un processus de formation réussi.


Tous les joueurs sont-ils susceptibles d’adhérer à ce genre de projets de jeu ? 

Certains sont rassurés par les schémas tactiques et les consignes. En jouant un jeu stéréotypé, structuré, ils se cachent derrière le projet de jeu de l’entraîneur. Sur le terrain comme dans la vie, toute prise de liberté est une prise de risque. Il y a des pré-requis indispensables : un mental solide, l’envie de progresser et celle d’éprouver du plaisir en jouant.  


Le jeu de mouvement et l’intelligence situationnelle sont-ils assez efficaces pour le sport-business du XXIe siècle ? 

La victoire dans le rugby de haut niveau est difficilement explicable. Lors de la coupe du Monde 1999, on pouvait penser qu’après avoir battu les Blacks avec un jeu aussi pétillant, la coupe du monde nous était promise. Il n’en a rien été. Quant à l’équipe de France de Marc Lièvremont, elle n’est pas passée loin du titre mondial en 2011 en pratiquant un jeu plutôt décrié. Preuve que victoire et défaite ne sont pas qu’affaires de projet de jeu. Je suis convaincu que le jeu de mouvement qui consacre l’intelligence situationnelle des joueurs sont des facteurs propices à victoire. J’ai vérifié la pertinence de cette démarche d’enseignement du jeu tout au long de ma carrière, dans bien d’autres cultures.


Et en France ? 

La France manque d’une victoire de référence, d’un résultat majeur obtenu avec ce jeu de mouvement. Vouloir gagner la coupe du monde en faisant le choix d’un style de jeu qui consacre l’intelligence tactique, et donc l’intelligence situationnelle, serait un merveilleux défi. L’équipe actuelle a les joueurs pour le faire en 2023. Je l’espère. Mieux, je l’attends !


On cite souvent Antoine Dupont, le demi de mêlée du Stade Toulousain et du XV de France, comme l’incarnation contemporaine du rugby de mouvement. Est-ce votre avis ?

Quand le rapport de force devient mouvant, incertain, que la situation échappe au programme préétabli, ou que l’adversaire ne réagit pas comme on l’espérait, il faut savoir s’adapter. C’est dans cette dynamique aléatoire que Dupont excelle. Dans le désordre et les situations chaotiques, il exprime un savoir-faire et un savoir-être hors norme. Il intègre, à la vitesse de l’action, l’incertitude dans le processus de pilotage que lui procure le contexte situationnel. Il sait pouvoir s’appuyer sur ses capacités physiques exceptionnelles qui l’autorisent à s’ouvrir des espaces de créativité supérieure. 


Puisqu’elle est efficace quand elle est portée par des joueurs de talent, comment expliquer que cette vision deleplacienne ait été si souvent décriée ? 

En France, le rugby professionnel a caricaturé cette méthode et collé une étiquette d’intellos et d’obscurs sur le front de ses promoteurs. Notre rugby était jugé trop libre, trop romantique, et impropre à offrir ce que réclame le sport moderne : la réduction des incertitudes.


La réputation d’intello n’est peut-être pas usurpée. La vôtre autant que celle de Deleplace qui était diplômé de mathématiques et de mécanique céleste, et dont l’approche du jeu était particulièrement cérébrale… 

Il est vrai que la théorie de Deleplace s’appuie sur les algorithmes mathématiques. Chaque décision y est soumise à des choix de jeu différents en fonction de la réalité défensive. La mouvance de la défense conduit le joueur qui a le ballon à prendre des décisions qui, d’une seconde à l’autre, peuvent être transformées du fait des options réactives de la défense. Mais toute intello qu’elle soit, la démarche de Deleplace n’est pas obscure. Elle est aussi élémentaire à comprendre que le rugby lui-même.


Vous aviez 25 ans en 1968, époque où le rugby de Deleplace a commencé à faire des émules. Les aspirations à la liberté sur le terrain répondaient-elles à une soif de liberté plus large ? 

Le discours de Deleplace correspondait aux préoccupations de l’époque et aux aspirations de la jeunesse d’alors. Il a contribué à des avancées décisives dans le rugby en mettant en évidence des codes et modes de pensées réinvestissables dans la vie sociale.


Iriez-vous jusqu’à considérer le rugby de mouvement comme un projet politique ? 

Bien sûr que cette méthode avait une connotation politique. Elle était d’ailleurs portée majoritairement par des gens de gauche. Deleplace était communiste. Il était imprégné les travaux menés par des chercheurs de l’Est et en France par un courant syndical composé en majorité par des professeurs d’EPS. C’est évidemment moins prégnant aujourd’hui parce que les idéologies sont moins marquées, mais à l’origine, ces méthodes d’enseignement étaient bien sûr portées par des personnes engagées.

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