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La revanche du patin

Dernière mise à jour : 12 janv.

Avec leur look un brin rétro, les patins à roulettes sont de retour sur le bitume. Faille spatio-temporelle ou rupture dans le continuum espace-temps ? Pas vraiment ! Les millenials s’accaparent l’esprit des années 90 et rechaussent les patins. Boudu en a enfilé une paire aux Minimes pour mesurer le phénomène : instagramable, mondial, inclusif… et engagé. 



On a vu, passifs (confinés), la vague se former au loin au printemps 2020 : looks californiens et patins customisés au pied de jeunes silhouettes. On a vu la vague, et on a sous-estimé sa vigueur. Le patin n’est plus ringard, il est cool. C’est la revanche du roller disco et de ses codes pop. Jeudi, 20H, elles sont une dizaine à se retrouver au skatepark Le Petit, aux Minimes. Casque enfoncé, protège-genoux serrés à bloc, les filles dévalent le bowl sur fond de musique électro. Un trick puis deux, elles enchaînent les moves, se filment et s’encouragent. La cohésion est forte, la sororité palpable. Nombre d’entre elles avaient bien pratiqué le roller en ligne, mais le roller quad (patin à roulettes) jamais. Il a fallu attendre le confinement pour que s’amorce cet improbable retour aux sources. Pour Betty, 30 ans, c’était en mars : « C’était ma bulle de bonheur pendant la journée. Cela m’a aidé dans mon équilibre. Je pouvais pratiquer dans mon salon ou en bas de chez moi. Même avec 5m2 je ressortais de ma session épuisée ! » souffle-t-elle.


Betty, 30 ans. Photo: Orane Benoit

Évidemment, le phénomène vient des réseaux. La déesse du game c’est Oumi Janta. 100 % Berlinoise, 100 % Sénégalaise, comme l’indique sa bio sur Instagram. Avec près d’1 million de followers et des vidéos vues par plus de 3 millions de personnes, cette nouvelle adepte du patin attire les fans, les sponsors et les marques. Jean-Paul Gaultier a confectionné une impressionnante robe haute couture lavande. Dans son sillage, les comptes IG et TikTok fleurissent. Ils sont des dizaines de milliers à partager leurs figures. Les hashtag #happytricks ou encore le #MoxySkate-Challenge (marque la plus en vue du moment) donnent le tempo : « C’est ce qui m’a donné envie de me lancer. C’est grâce à ces challenges que j’ai appris à patiner » assure Betty. Elle n’est pas la seule. Le phénomène est tel qu’au cours de l’été 2020, la plupart des boutiques étaient en rupture de stock.


Piercing au septum, mini-short en jean, bandanas, robe à fleurs rouges, cheveux décolorés, les patineurs soignent leurs looks : « J’adore m’habiller pour patiner. J’essaie toujours d’assortir ma tenue à la musique » confie Betty. Si certains groupes se revendiquent de l’ère disco, d’autres s’accaparent l’esthétique des années 1990 voire la culture punk-rock, comme les adeptes du roller derby, un sport d’équipe et de contact qui se pratique en patins à roulettes sur une piste oblongue. « À Toulouse, cette tribu forme le gros de la troupe » nous signale Renaud, 32 ans.


Photo: Orane Benoit

Sur le bowl, Fanny, 27 ans, connue sur Instagram sous le pseudo Strongulosor, fait des va-et-vient en musique : « Quand il n’y a pas de musique au Skatepark, c’est terrible ! il y a un manque. Le roller, c’est ce qui me rend heureuse dans la vie. Je regrette de ne pas avoir pratiqué plus tôt. Je le vis très fort en émotion. Quand tu arrives à rentrer des figures, tu es trop heureuse.» Betty s’anime : « Cette sensation de liberté est incroyable, le fait d’amplifier les mouvements, de glisser en vitesse sur le sol c’est vraiment génial. Je ne vois plus ma vie sans. »

Outre le plaisir individuel, le nouveau succès du patin repose en grande partie sur l’effet de communauté : « Chaque jour, nous avons de nouvelles recrues. La communauté s’agrandit » compte Betty. Pascal, président de l’asso toulousaine ASTRoller évoque ce même sentiment d’appartenance : « À travers le groupe, on se sublime et on se dépasse. C’est euphorisant.» Ici, pas ou peu d’esprit de compétition. N’importe qui peut rouler : « C’est un sport inclusif. Il n’y a pas de compétition ni de performance entre nous. Il réunit des gens issus de milieux divers, d’origines et de métiers différents » s’enthousiasme Betty. Les femmes se sont approprié la discipline : « Cela fait beaucoup de bien aux femmes qui n’ont pas l’habitude de pratiquer des sports casse-gueule » analyse Fanny. Le roller quad ou le roller en ligne dit ”agressif” est un sport brutal et cela casse l’image d’une féminité fragile. Elles s’approprient par ce biais les skateparks, traditionnellement fréquentés par une majorité d’hommes. Le skatepark Le Petit, qui organise ses créneaux en fonction de l’âge, de la discipline, à su s’adapter et réserve même une Girl Sess’ non mixte hebdomadaire aux femmes qui souhaitent rider sans homme. Laurent Petit, président de l’association Copain Coping, à l’origine du skatepark Le Petit, explique : « La session fille marche du feu de dieu ! Il est très compliqué de débuter dans un skatepark. La session fille permet de prendre confiance. Chez nous l’effectif féminin représente 32% alors qu’ils ne représente que 17 % à l’échelle du pays. »


Roller en salle. Photo: Orane Benoit

Inclusive, communautaire, mondialisée, la pratique contemporaine du patin à roulettes se veut aussi engagée et imprégnée des luttes d’émancipation afro-américaines des années 1970 dont le patin fut l’emblème dans les grandes villes américaines. À Toulouse aussi, la discipline se veut militante et revendicative : « Je côtoie beaucoup de personnes politisées, nous discutons beaucoup. C’est un milieu très bienveillant avec de fortes valeurs. Clairement, je ne vois pas tout à travers ce prisme-là, je suis avant tout passionné par la discipline, mais je me reconnais toutefois dans ces valeurs d’inclusivité et dans ces luttes » atteste Renaud. Qu’on se le dise, le patin a désormais du sens, et un avenir radieux.


Photo: Orane Benoit

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